
Le Capitaine Pirate le jure, cette année, c’est lui qui remportera le prestigieux « Prix du Pirate de l’Année » à Blood Island. Mais, ridiculisé par ses rivaux Black Bellamy et Liz Lafaucheuse, Capitaine Pirate part en quête d’un plus grand trésor qui leur en mettra plein la vue. C’est sans compter sur sa malchance légendaire… Lors de sa dernière attaque, il fait la rencontre d’un certain Charles Darwin, qui se montre très intéressé par Polly, le gros – pardon, à l’ossature lourde – perroquet muet de l’équipage qui s’avère être un dodo. Darwin le convainc d’aller à Londres pour gagner un prix scientifique. Petit problème : la reine Victoria voue une haine sans faille aux pirates. Heureusement pour Capitaine Pirate qui ne fait pas toujours preuve de bon sens, il peut compter sur son équipage bancal mais fidèle pour affronter toutes les épreuves. Et pour en avoir, il va y en avoir !



Les Pirates ! Bons à rien, Mauvais en tout, est le dernier film de Peter Lord, à qui l’on doit déjà Chicken Run et les courts-métrages de Wallace et Gromit, réalisés en coopération avec Nick Park. Le film est une adaptation du roman de Gideon Defoe, Les pirates ! Dans : une aventure avec les savants (2007) (écrit, si ça vous intéresse de le savoir, pour impressionner une fille), le premier tome d’une série de 4 livres. Suivront : Les Pirates ! Dans : une aventure avec les baleines (2007), Les Pirates ! Dans : une aventure avec les communistes (2008) et Les Pirates ! dans : une aventure avec Napoléon (2012). L'auteur, qui avait auparavant écrit deux épisodes de la série télé Slacker Cats, fait ici ces premiers pas au cinéma en adaptant lui même son roman pour le grand écran.

Revenons au film maintenant (si vous êtes gentils, on vous chroniquera les livres plus tard). Un premier constat s’impose : on ne s’ennuie jamais sur son siège au fur et à mesure que s’enchaînent les scènes et les gags. Même si certains dialogues ont été changés durant la production pour respecter une certaine « bienséance » (cf l’épisode des lépreux transformés en « pestiférés », mais dans le fond, est-ce tellement mieux ?), Les Pirates ! Bons à rien, Mauvais en tout est un petit bijou d’humour corrosif, déplacé et jouissif. Si les couleurs vives et la représentation du monde des pirates renvoient fort joliment aux classiques du Swashbuckler (film d’aventures maritimes), de l’Aigle des Mers de Curtiz au plus récent Pirates de Polanski, en passant par le Barbe Noire de Walsh, Le cygne Noir de King ou La flibustière des Antilles de Tourneur, la tonalité ouvertement grotesque et décalée des aventures de ces pirates bras cassés en font avant tout les purs héritiers de Guybrush Threepwood, le héros de la série vidéo-ludique Monkey Island. Sauf qu’ici, l’histoire ne prend pas place dans les mers des Caraïbes mais dans un Londres victorien plus vrai que nature. Ainsi, Peter Lord dépeint la vie de la capitale avec une insolence réjouissante, entre détails so british (des pubs, de la Guinness, l’Union Jack et une visite de la tour de Londres), caractéristiques de l’ère victorienne ici détournées (une apparition hilarante de John Merrick ou la destruction jubilatoire d’une gigantesque demeure gothique) et purs anachronismes (l’omniprésence de morceaux de punk-rocks dans la bande-son).

(The curse of Monkey Island et Sacré Graal)


Placer un dodo au cœur de l’intrigue du film est, par ailleurs, une idée de génie : l’animal, spécimen exceptionnel d’une espèce disparue, crée un lien très fort entre l’univers des pirates et celui de Charles Darwin tant il renvoie autant à un imaginaire exotique de film d’aventure (récemment, Là-Haut de Pete Doctor en faisait déjà une créature légendaire) qu’à de purs enjeux scientifiques. L’animal participe même à la caractérisation cruelle de la reine Victoria, dans une scène dont les enjeux renvoient directement à Chicken Run.
Même si Capitaine Pirate tient le rôle principal, tous les autres personnages sont travaillés avec une attention qui serait presque effrayante si on n’en profitait pas tant. Ainsi, numéro 2, le second du Capitaine, est tout aussi attachant et impressionnant (d’intelligence) que le pirate Albinos ou Charles Darwin. Mention particulière à la Reine Victoria, effrayante et détestable (mais tellement hilarante) en amatrice de festins d’espèces en voie de disparition (pirates compris). Un sens du détail qui se retrouve partout dans le film. En effet, saviez-vous que la salle du trésor de la Reine Victoria contient plus de 400 000 pièces d’or, toutes créées sur mesure par une équipe d’artistes de différents talents – car ce sont là de vrais artistes tant le travail est colossal et magnifique –ou encore que la barbe du Capitaine Pirate est composée de 65 tourbillons et a demandé plus d’un an de travail ? Autre exemple de ce travail de dingue, le bateau du Capitaine Pirate est composé de 44 569 pièces, pèse à peine 350 kg et a demandé plus de 5000 heures de travail. Certains décors (notamment celui de Blood Island) ont été réalisés à échelle humaine pour permettre un sens du détail encore plus précis. Le rendu est juste époustouflant, et joliment servi par une 3D sympathique sans être essentielle.


Les Pirates ! Bons à rien, Mauvais en tout, marque le retour des studios Aardman à l’animation en stop-motion après un détour par le tout numérique. L’animation en image par image, que les studios avaient déjà utilisée pour Wallace et Gromit et qui fait partie de leur succès, consiste à capturer les plans image par image, chaque élément du cadre (pour la plupart crées en plasticine, équivalent plus souple de la pâte à modeler) étant animé au fur et à mesure des prises.
Enfin, pour ne pas arranger le tableau, le casting vocal 100% British est royal, de Hugh Grant absolument attachant en Capitaine Pirate à David Tenant (qui incarna Doctor Who le temps de 3 saisons) magistral en Darwin chétif et puceau, en passant par Martin Freeman (Watson pour Steven Moffat et bientôt Bilbo pour Peter Jackson) en fidèle second et des seconds rôles tenus par des voix aussi classes que celles de Brandan Gleeson ou Jeremy Piven. A noter que s’il n’atteint le degré de perfection de la version originale, le doublage français ne démérite pas, en partie grâce à Edouard Baer parfait dans le rôle principal.
En bref, si vous n’avez pas encore vu Les Pirates ! Bons à rien, Mauvais en tout, il est temps d’arrêter de lambiner et de courir d’urgence au cinéma pour voir cette petite bombe. Ou vous seriez juste impardonnable et dignes de sauter de la planche. Bon film !