V comme Valette
Discussion avec le réalisateur de La Proie
 


Diantre, mazette et fichtre, ces quinze petites minutes passées avec monsieur Eric Valette furent plus que désagréables. Prétentieux, nombriliste, froidement cynique, l’artiste n’a pas même daigné serrer la main de votre serviteur, sourire, faire croire mollement à sa passion (présumée). Non, non, non, mille fois non. Ce furent les pires minutes que l’on puisse souhaiter à son ennemi gratte-papier juré. Et encore !…Je me retiens.

Bon, vous y avez cru ?

Ah-ah, je vous ai eu.

Si certains moments de cinéma devraient être remboursés par la Sécu, vu le bonheur qu’ils apportent, on pourrait faire de même avec des entretiens aussi chaleureux. Affichant une mine toujours concernée autant que souriante, la casquette visée sur le crâne, un amour immodéré du septième art en bandoulière, Eric Valette est le contre-exemple parfait de la précieuse ridicule made in Neuilly. Un cinéphage et un vrai artisan (toujours) à suivre, qui a eu la gentillesse d’accepter de passer non pas quinze, vingt, trente ou quarante… mais quatre-vingt dix passionnées minutes (!) avec un mogwai bégayeur, excusez-du peu ! Et, forcément, l’interview propre et pro’ s’est vite transformée en un échange intense. Et c’est sur Gizmo Inc que ça ce passe, oui messieurs-dames !

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affaire d'état

Je sais que tu as fait partie d’un groupe de rock durant ta « grande jeunesse » : Syntax Terror. Pourtant, on retrouve peu de musique rock dans tes films, et ce même dans tes œuvres horrifiques américaines…

J’ai toujours dissocié le rock du cinéma. Donc même s’il y a des passerelles entre le rock et ce que j’ai pu faire au cinéma (le musicien avec qui j’ai fait la musique de mes deux derniers films est guitariste de rock, et il y a un guest du chanteur de Magazine dans Une Affaire d’Etat, etc), je dissocie assez la musique de films de la musique rock… Je n’aimerais pas avoir une musique rock dans mes films. Je n’ai pas trouvé le film qui demandait ça. Si je faisais un teenage movie, peut être… Même dans des trucs très cadrés par le système, j’ai jamais réellement aimé les films qui ne sont que des compilations, qui sont censés faire vendre de la b.o. Même dans mes films d’horreur américains, j’ai toujours essayé d’éviter ça. Ce n’est pas ma nature.

Le début de ta carrière est marqué par cette collaboration au sein de l’écriture des Guignols. Et on sent dans Maléfique et Une Affaire d’Etat un certain mauvais esprit, une verve très « française ». Cela te vient-il d’une culture justement très nationale ? 

Je pense que ça vient plutôt du milieu social dans lequel je suis né. Je viens des classes moyennes, je ne fais pas partie de la bourgeoisie du cinéma français. Donc, fatalement, je pense qu’il y a une sorte de hargne qui ressort, de temps à autre, dans ce que je peux faire. Mais Les Guignols, ça n’a rien à voir avec ça. J’y ai travaillé, c’était un job intéressant qu’on me proposait, mais les racines de cet aspect mordant qui peut apparaître dans ce que je fais viennent d'avantage du milieu d’où je viens.

J’imagine que ça prend un peu également son origine de tes références de l’époque, d’un certain cinéma français particulier qui t’inspire…

Oui, c’est pas faux. Dans la mesure où j’ai toujours apprécié le cinéma qui grattait là où ça faisait mal, qui cherchait pas nécessairement à te vendre un message politique mais qui restait dans une posture un peu fouille-merde. Ce qui pouvait être le cas de certains films de Boisset. C’est normal que cet aspect là ressorte d’une façon ou d’une autre, même si j’ai jamais traité des sujets complètement polémiques, contrairement à Boisset. Mais ce n’est pas l’envie qui m’en manque !
 


On ressent d’ailleurs fortement l’influence d’un Henri Verneuil dans un film comme Une Affaire d’Etat. Le cadre français avec ses monuments très esthétiques, le thème de Morricone, l’utilisation intra et extra diégétique de la musique comme dans I comme Icare…

Oui, Verneuil, Boisset, voir certains films de Lautner, ce sont des choses que j’avais à l’esprit quand j’ai fait ce film. L’idée d’aborder frontalement les faits comme eux ont pu le faire, à travers un divertissement, sans imposer quelque chose qui se veuille une construction intellectuelle trop alambiquée… On y retrouve probablement cette filiation. Mais elle est naturelle, je n’y ai pas trop réfléchi.

Pour revenir à La Proie, il est connu de tous que Dupontel est remarqué pour faire lui-même ses cascades… comme Belmondo, à l’époque. N’as-tu pas l’impression troublante, sur le tournage, de revenir à un cinéma du passé, populaire ?

Ah oui, c’est certain, mais je pense que c’est quelque chose de vraiment inconscient. Quand j’ai rencontré Albert (Dupontel), je ne lui ai pas dit « Ah, on va faire comme Belmondo dans Peur sur La Ville ! ». Albert fait ses cascades lui-même, il est pote avec Belmondo, donc naturellement, il créé cette filiation. Mais ce n’est pas « Tu seras Belmondo, je serais Henri Verneuil ». C’est bien plus spontané, naturel et simple. C’est aux gens qui écrivent de se faire leur cuisine et d’analyser. Je suis le plus mauvais analyste de ma propre œuvre !

Donc, demain, tu ne te désigneras pas haut et fort comme l’héritier d’un cinéma à la Verneuil ?

C’est toujours difficile d’hériter de quoi que ce soit, c’est très pesant comme responsabilité. D’autant que je pense qu’ils étaient tous dans une époque bien plus énervée que la nôtre. Mais j’ai l’impression que la nôtre commence à le devenir, justement ! J’imagine que ce qui va se passer dans les vingt-quatre mois sera assez intéressant pour libérer une certaine énergie, dans le cinéma entre autres.

En parlant de cela, il y a un côté très actuel dans La Proie, avec cette figure du tueur en série très « monsieur tout le monde » : incalculable, pas le genre de monstre qu’on devine aisément…

L’idée qui m’intéressait, c’était justement de trouver cette incarnation du monsieur tout le monde, dont on entend toujours des histoires sordides. Les monsieur-tout-le-monde, ces voisins avec qui tu fais un barbecue, sans aucune personnalité, et qui cachent une identité extrêmement malsaine : certains sont des meurtriers en puissance, certains sont passés à l’acte, d’autre pas… Cette problématique du voisin de palier idéal m’intéressait, parce que c’est vrai qu’on retrouve cela chez beaucoup de tueurs en série. C’est quelque chose qui est assez peu développé au cinéma : on a tendance à le mythifier, à le mettre dans un contexte d’absolue incarnation du Mal. J’apprécie par ailleurs ce versant, plus hollywoodien, mais il m’intéresse moins !

La poursuite finale lorgne vraiment vers le fantastique pur et dur !

Oui, oui…Car fatalement, on a envie passer du simple réalisme à l’excitation du divertissement. Donc forcément, on transgresse soi-même les limites du personnage. Mais c’est vraiment plaisant de le sortir de ce réalisme, de le faire franchir ce seuil de l’incarnation du Mal, de l’action hyperbolique. J’assume ! Faire d’un petit mec à lunettes, avec un pantalon à pinces, cet espèce d’Ange du Mal dans le dernier acte…

Je me demandais si tu n’étais pas mécontent, à cause de toute cette promotion qui te spoile d’emblée le twist du film, concernant le personnage incarné par Stéphane Debac. Perso, je n’en savais rien avant séance, et j’ai été très surpris !

C’est toujours le problème de trop en savoir, et de trop en dire sur les films. C’est compliqué, parce qu’il faut vendre le film, donc en montrer parfois trop. Je suis toujours content quand il y a des gens qui ne s’étaient pas forcément renseigné sur le film et qui sont surpris par ce twist… alors que la plupart des spectateurs ne le sont pas, puisqu’ils le savent, avant même de rentrer dans la salle.

lundi

Sur la même thématique du serial killer, il y a eu ton très bon court métrage : Il est difficile de tuer quelqu’un, même un lundi. J’ai l’impression que dès ce court-métrage tu es certain de la forme future de ton cinéma, avec ce souci d’un montage efficace, cette mise en scène précise, etc. Et surtout, le film est un des meilleurs témoignages que j’ai pu voir sur notre société actuelle, c’est un film qui cerne très bien son temps !

C’est le film où je sentais que j’étais dans une bonne position de mes moyens. J’ai mis beaucoup de choses dedans, pour que ça ne soit pas juste une farce, juste un court métrage avec un bon petit twist à la fin. Je voulais qu’il y ait une richesse dedans, et que ce soit aussi marrant, puisque c’est un peu le but. Je voulais qu’il y ait au moins un personnage qui existe « réellement » dans le film. Une richesse thématique, sur l’aliénation, la solitude, la façon dont la société vend de l’image. Ce personnage de tueur, finalement, préfigure les candidats de reality show. A l’époque où le film a été tourné, on était un peu aux prémices de ces reality show en France.

Et cette manière de filmer les paysages français, qui pourraient tout aussi bien être américains, de tourner un film de ce type dans un cadre national bien exploité, tout cela fait de ce court une sorte de Henry : Portrait of a Serial Killer frenchie, je trouve…

Absolument… Quand je l’ai écrit, je m’étais inspiré d’un fait divers sordide, que j’avais envisagé sous l’angle de l’humour noir. Si j’avais pris le fait divers et l’avait adapté tel quel (en allant plus loin, en enlevant des éléments de dérision), ça aurait pu devenir un Henry à la française. Mais ce n’est pas ça qui m’intéressait : j’avais plus envie d’être sous l’angle de l’ironie, sur la condition du tueur en série français par rapport à ses homologues étrangers.

C’est rigolo, parce que quand on voit ce film, on est plus du tout surpris de la qualité de jeu de Jean-Paul Rouve dans un film comme Monsieur Batignole (2002) puisqu’il a déjà, auparavant, incarné un vrai malade dans un rôle parfaitement à contre-emploi…

Oui, et j’ai mis beaucoup de temps à trouver la personne qui incarnerait ce rôle. J’ai eu la révélation en voyant un sketch des Robins des Bois. Ce qui est marrant, c’est qu’à l’époque, Jean-Paul n’était même pas sur Canal +, mais sur Comédie ! Il n’était pas connu. Je suis assez content, pour le coup… j’ai eu du flair ! C’est toujours marrant, rétrospectivement, d’analyser les choses pour les replacer dans leur contexte. A ce moment-là, j’employais pas un acteur à la mode, ce n’était pas du tout le cas.

Il est vraiment très crédible.

Il a fait un film récemment d’ailleurs, Légitime Défense. Je n’ai pas vu le film, qui verse parait-il un petit peu dans le Boisset, mais j’ai observé le look qu’il avait. Il a retrouvé la moustache, un peu loser, de son personnage, et j’ai trouvé ça assez rigolo ! (sourire)

Passons à Maléfique. Ce premier long-métrage est sorti la même semaine que la ressortie d’Evil Dead en salles. Dans le Mad Movies de l’époque, Alexandre Bustillo comparait donc ton film à l’œuvre cultissime de Sam Raimi. Et c’est vrai qu’au-delà de l’histoire, il y a de vraies analogies : budget restreint, mêmes fx confectionnés à partir de rien, même méthode de l’économie pensée avec ingéniosité…Que penses-tu de cette comparaison, aujourd’hui ?

Ah, c’est extrêmement flatteur ! J’ai toujours adoré Evil Dead, qui est un monument d’ingéniosité, un film qui arrive à mêler la terreur et certaines formes de burlesque. J’ai envie de dire : si on enlève l’apparenté qui s’impose par le lieu unique et l’absence de moyens, la différence que je vois, c’est l’approche. J’étais dans une approche vraiment très sérieuse, compte tenu de la forme. On ne se lâche pas, là où Raimi a une écriture très cartoonesque, hystérique, hyper efficace par rapport à ce qu’il raconte. Mais si j’avais conté l’histoire de Maléfique avec le langage formel d’Evil Dead, ça ne fonctionnerait pas. Le principal, c’est de se demander : quel est le meilleur langage pour raconter l’histoire ?

C’est vrai que ta mise en scène n’est pas du tout foldingue comme celle de Sam Raimi, mais épouse davantage un classicisme assez pur, sans trop de délires visuels…

Oui, je voulais que ce soit très sérieux… Il y a un humour dans le film, mais c’est un humour de situation, qui n’intervient pas sur le regard ou l’histoire en elle-même. Je voulais un film extrêmement premier degré, tenu, avec une mise en scène qui ne se lâcherait pas dans l’excès de gore, ni dans les grands mouvements d’appareils… puisque l’histoire ne s’y tenait vraiment pas. L’ambiance est très atmosphérique. Dans l’approche que j’ai, c’est le scénario qui dicte tout, et la forme s’impose de par le récit.

maléfique

Du coup, est-ce que cela engendre des moments de doute, ce genre de (premier !) film qui, par souci d’argent, doit tout miser sur l’ingéniosité de sa mise en scène, la pertinence de son scénario et la force d’interprétation de ses acteurs ?

C’est terrifiant. Parce que l’on se dit à l’arrivée… qu’est qui va rester de tout ça ? C’est une pièce de théâtre interminable qui va faire chier les gens, un travail amateur, etc. Mais en même temps, on n’a pas d’autre choix que d’y aller, de se jeter à l’eau. C’est vrai qu’il y a un côté hyper casse-gueule. On ne peut pas distraire l’attention du spectateur, cacher des trucs sous la table. Là, le minimalisme des personnages et du lieu font que la contrainte est absolue. C’est un défi !

Au-delà de la place essentielle qu’il occupe au sein du catalogue de films de genre frenchies, Maléfique a su soulever les bonnes questions : quid de l’auteurisation du metteur en scène, de ce dogme absurde établi par les héritiers de la Nouvelle Vague, qui est que chaque metteur en scène doit signer ses propres histoires ? Justement, ici, c’est une remise en question de ce « règlement » confus !

Disons que ce film était intéressant pour montrer que, finalement, il y a une professionnalisation des corps de métier. Avec, par exemple, le scénariste et le réalisateur qui ont travaillé ensemble, pour au final un film très personnel, avec une vraie identité. Le cinéma américain en est la preuve, mais dans le contexte cinématographique français de l’époque, c’était intéressant de montrer que ça pouvait fonctionner, sans que ce soit anonyme et bassement manufacturé.

Et cette manière de faire pourrait être volontiers qualifiée par la critique d’ « américanisation »… quand bien même elle poursuit une vielle tradition du cinéma national, un peu oubliée !

Depuis les années 60, cela s’est perdu, oui. Si on veut parler d’américanisation, il vaut mieux citer les productions Europa plutôt que le reste, qui sont plus à même de montrer ce côté-là.

Je me demandais quel était ton avis sur le cinéma de genre français,. A titre personnel, je trouve que malgré les défauts des œuvres, il y a un vrai parfum d’éclectisme : Laugier qui fait son torture porn métaphysique, Dahan et Rocher qui tournent leur film de zombie classique, etc.

Il y une vraie richesse effectivement, dans l’offre. Même si je suis toujours perturbé par l’usage que l’on fait de l’étymologie du cinéma de genre. Très souvent, on en parle pour causer « cinéma fantastique ». Mais Largo Winch est un film de genre. Le cinéma de genre, c’est le policier, le fantastique, le cinéma d’aventures, etc. Il faudrait utiliser le mot de « cinéma fantastique ».

Et ta vision correspond justement à ce qu’on observe dans ton cinéma : tous les genres sont mélangés, le film carcéral et le fantastique, le film de poursuites et le film policier !

Pour moi, du moment qu’il y a une logique dans le récit, et qu’on n’est pas là pour faire un « buffet ethnique à volonté », ce mélange des genres est possible. Du moment que ça fonctionne dans l’histoire, ça m’amuse de passer par tous ces genres qui m’intéressent. On trouve toujours un chapeau qui qualifie le film. La Proie est un film d’action. Mais aussi, bien sûr, un film de tueur en série, un film fantastique…

proie

Certains films de genre français accumulent les références. Mais à force de la jouer post-moderne, ne crois-tu pas que cela peut nuire à l’originalité, et, surtout, apporter du cynisme, dans le mauvais sens du terme ? J’aime bien Le Pacte des Loups, mais…

Sur Le Pacte des Loups, la gêne que l’on peut avoir, c’est ce syndrome du « too much ». Pas nécessairement par le biais du mélange des genres, mais vraiment pas la surabondance des références, qui a un peu tendance à prendre beaucoup de place, et à paralyser la vraie énergie vitale d’un film. C’est toujours le danger des films faits par les cinéphiles, les gens qui vivent une vie cinéphilique. Ca peut vite virer à l’album de figurines Panini du cinéma ! Tarantino a su en faire un genre en soi. Mais c’est souvent contre-productif, par rapport à l’espèce de naïveté qu’exige une narration. Une naïveté par rapport à l’histoire et aux personnages. Et qui n’amène pas en permanence à porter le poids des décennies de cinéma écoulées…

On en revient donc au problème du cynisme dans le cinéma…

En tout cas, ce que je sais, c’est qu’on peut dire tout ce qu’on veut sur mon cinéma, qu’il est lourdingue, ennuyeux… mais on ne peut pas m’accuser de cynisme. Je n’ai jamais été cynique.

Est-ce que tu penses qu’un système de script-doctors comme en Amérique serait approprié ? Y’a-t-il un problème du point de vue du scénario en France ?

Je pense que les derniers films fantastiques français que j’ai pu voir ne souffrent pas de problèmes venant de la réalisation, ou des acteurs… mais de la production. Le producteur, c’est quelqu’un qui est responsable du développement d’un scénario, et qui est capable de dire « voilà : maintenant, on peut y aller ». Les gens qui savent développer un script et qui ont une vision, soit les vrais producteurs de genre français, il me semble qu’il n’y en pas énormément. Alors qu’il y a des réalisateurs, des chef ops, des maquilleurs d’effets spéciaux …

J’ai l’impression que le thriller-polar est revenu en force ces dernières années en France, avec les films de Boukhrief entre autres, et je me demandais ce que tu pensais du très bon cinéma de Fred Cavayé, dont on a déjà dû te parler, sans doute…

Il y eu Marchall, aussi… J’aime bien les films de Fred, je pense qu’il a un côté très carré, je le vois mal mélanger les genres. Alors que moi, j’ai un côté plus cintré et foutraque. Si on faisait carrière dans la musique, lui serait plutôt rock traditionnel, et moi, plutôt… punk rock ! (rires) Moi, j’aime bien dériver, voir des choses un peu barges, là où Fred est plus carré. Il raconte l’histoire. Sa cinéphilie le sert, mais elle est probablement très inconsciente. Je n’ai pas l’impression que ses références le paralysent. Après, c’est certain que Fred fera autre chose : le héros ne peut pas sauver sa femme une troisième fois quand même ! (rires)

Que retiens-tu de ton expérience chez l’Oncle Sam ? Crois-tu que cette escale puisse nuire au talent d’un metteur en scène, lui ôter des libertés ?

De toute façon, j’ai déjà eu l’expérience de la publicité, avec ces comités qui décident. Les clients et l’agence font le film avec toi. On retrouve ça dans le système américain, particulièrement quand on n’est pas une star dans son pays, mais juste un réal’ lambda. On est confronté à des comités de décisions avec qui on travaille, et on fait des films en comités. Bon, il y a des tas de gens qui sont parvenus à faire de bons films en comités, durant la grande période des studios… les années 40, 50… Mais les gens qui dirigeaient les studios à l’époque aimaient souvent le cinéma. Ils travaillaient de façon très directe avec le réalisateur, il n’y avait pas tous ces exécutifs qui étaient là. Tout ceci était un petit plus familial et humain. Depuis les années quatre-vingt, ce sont les écoles de commerce qui ont pris le contrôle d’Hollywood. Finalement, aujourd’hui, quand on est quelqu’un de « moyenne gamme », on a pas vraiment droit à la parole. C’est très compliqué : à Hollywood, on est en quelque sorte condamné à être Fincher, Snyder ou Del Toro… ou à ne pas être. Il n’y a plus de place pour les gens qui faisaient des films à quinze, vingt millions, et qui avaient un grand contrôle, comme dans les années quatre-vingt. Les Dante, les Carpenter, etc… ils ne sont plus là. Dans cette gamme-là, je ne vois pas vraiment de successeurs dans le système américain. Je ne vois que des « yes-men », des Brett Ratner et compagnie. A une époque, des gens pouvaient faire des films de « moyenne gamme », mais qui parvenaient à tirer leur épingle du jeu.

one missed callhybrid

Dans une moindre mesure, après l’ère d’un producteur comme Joel Silver qui finançait des projets assez fous parfois, et surtout après ces blockbusters d’auteur du début des années 2000 réalisés par Sam Raimi ou Del Toro, tout est devenu effectivement très frileux…

Actuellement, j’ai l’impression qu’il n’y a plus ces « gens moyens », qui travaillaient dans le système mais représentaient une sorte de classe moyenne du système. Aujourd’hui, il y a ceux qui font des B movies très très peu chers, et puis les tâcherons de studios. C’est quelque chose que l’on retrouve socialement : la classe moyenne a quasiment disparue, il n’y a plus que les très pauvres et les très riches. Finalement, on retrouve cela dans le cinéma. Un cinéma-miroir de la société, un cinéma de son époque.

C’est vrai qu’il est plus rare de voir désormais débarquer une grosse machine réellement jouissive, à la manière d’un Starship Troopers par exemple…où le budget se mêle à un discours vraiment intéressant…

Tout ça a un peu disparu, il faut le reconnaître ! De la même façon que les blockbusters excitants. Moi, à quatorze ans, j’attendais le prochain Walter Hill, le prochain McTiernan… et tout cela a disparu. Le film d’action actuel, je n’ai plus trop envie de le voir. Ca fait peut être discours de vieux con, mais ce déferlement numérique dans le film d’action a vraiment anéantit l’excitation. Quand je vois des bagnoles en chewing-gum foncer dans le cadre, comme dans le dernier Die Hard… et bien, ça ne m’intéresse pas. Finalement, quand tout est possible, rien ne l’est !

D’ailleurs, le Die Hard aurait pu être réalisé par Florent-Emilio Siri, ce qui était bien plus logique à la base…

Oui, mais avec ce quatrième opus de Die Hard fait par Len Wiseman, tout ce qui faisait le sel de la franchise, en fin de compte, a disparu. Le fait que le héros soit vulnérable, le fait qu’il y avait une vraie densité de l’action, qui faisait mal. Quand une voiture volait dans l’air, on sentait qu’elle était lourde ! Et puis tout est rentré dans le moule des blockbusters d’action hollywoodiens de ces dernières années, les plus standards qui soient.

D’ailleurs, on remarque quand même fortement cette régression, même à travers les films de « tâcherons ». Par exemple, j’ai un soir enchaîné un film de tâcheron des années 90 (Piège en eaux troubles) et un film de tâcheron des années 2000 (Wanted). Et rien que dans les poursuites de voitures, ça fait beaucoup plus de bien de voir une vraie poursuite avec de la vraie carcasse, c’est quinze fois plus attractif !

Personnellement, j’ai détesté Wanted. Pour moi, c’est une sorte de bouillie visuelle, et qui en plus se targue d’une espèce de discours pseudo-subversif qui n’est rien d’autre que le discours d’un nouveau riche bien dans le moule. Un discours de mec qui porte des jeans déchirés à quatre-vingts euros ! Je trouve ça franchement abject (rires).

C’est d’ailleurs bien représentatif d’une époque, où les slogans les plus révolutionnaires sont commercialisés, cette espèce de fausse rébellion hyper conformiste…

De toute façon, la manière dont on rend hommage à Steve Jobs montre bien à quel point l’époque a les icônes qu’elle mérite !  Bon, j’avoue que l’iphone est une machine vraiment pratique… (rires)

Revenons en un peu à tes références. Peut-on dire que La Proie est aussi bien inspiré par un cinéaste comme Don Siegel, par exemple, avec ce cadre carcéral brutal à la L’évadé D’Alcatraz ? Quelles étaient tes grosses influences ?

Sur La Proie, je pensais à mort à Don Siegel, à ce côté un petit peu âpre. Dans l’idée de ce personnage positif qui soit tout de même un méchant, je pensais pas mal aussi au Gettaway de Peckinpah, avec McQueen… C’est tout ce côté hard-boiled des seventies qui m’est vraiment venu à l’esprit. Mais ça s’arrête là. Je ne me dis pas « oh mon dieu, je vais revoir tous les dvds de ce réalisateur avant de tourner ! ». Je connais des réalisateurs, et c’est très productif pour eux, qui sélectionnent une pile de dvds, qu’ils regardent, qui pensent à tel film, et le font voir aux acteurs. Moi, je ne fais quasiment rien à voir aux acteurs, et je navigue par rapport à ma cinéphilie et à mes souvenirs. Je ne me dis jamais « Ah, cette séquence, elle doit être comme telle séquence dans tel film ! »…

Quand on voit les films de Kounen ou de Noé, on n’a pas beaucoup de mal à en révéler le côté intime. Mais en ce qui te concerne, dans quelle mesure pourrait-on dire que ta filmographie a un côté très personnel ?

Mes films me ressemblent tous… Il y a toujours un côté désillusionné (ce qui ne veut pas dire cynique !) et désenchanté dans leur ton, et mes œuvres essaient toujours de montrer des choses dans des zones de gris, où rien n’est jamais simple. Après, je laisserai les biographes se pencher sur la question quand je serais mort, s’il y en a qui veulent s’y risquer (sourire). Je n’analyse pas beaucoup ce que je fais, mais je sais ce que je ne ferais pas ! Je sais ce que j’ai envie de défendre.

proie

Donc si demain, en Amérique ou ailleurs, on te qualifie d’entertainer et non pas d’artiste, cela ne te dérangerait-il pas plus que ça en fin de compte?

Aucun problème ! Si on me qualifie d’«artisan» plutôt que d’« artiste », je serai ravi. Les cinéastes que j’aime sont avant tout des raconteurs d’histoires. Don Siegel était un fantastique raconteur d’histoire. Et bien d’autres mecs, moins connus, comme Ralph Nelson… et il y a aussi de grands stylistes, comme Fincher, qui, je trouve, deviennent de grands raconteurs d’histoires. Un mec qui arrive à développer ce degré stylistique au service d’une histoire si bien racontée, c’est admirable. Facebook ne m’intéressait pas outre mesure, mais Social Network est superbe, génialement raconté. Et finalement, la forme, qui est très élégante, passe derrière les personnages et l’histoire !

C’est vrai qu’après l’aspect un peu esthétisant de ses premiers grands films, Fincher s’est adapté à une mise en scène plus classieuse, plus élégante, avec Zodiac où les mouvements de caméra sont impressionnants mais ne se remarquent qu’après visionnage…

Plus « invisible », je dirais. Zodiac, pour moi, est un des plus grands films vus ces dernières années. Et ça dépasse très loin ces bons films de début de carrière. Vraiment extraordinaire ! Finalement, c’est là un stade de maîtrise de la forme… qui s’affranchit de la forme. Très intéressant.

Tout au long de ta filmo, tu as exploré beaucoup de genres. Cela ne te tenterais pas de te plonger dans la science-fiction ?

Je ne te cache pas que je ne suis pas un fan de science-fiction du tout. C’est un genre que j’aime bien comme spectateur, mais ça me parait très complexe de créer des univers visuels, je n’ai rien d’un designer. Ca me semble un peu inaccessible, même si il y a des films de s.f que j’aime beaucoup. Mais c’est souvent des oeuvres de sf un peu « simples » : je pense à Total Recall, par exemple, ou le roman Je Suis Une Légende. Ce n’est pas de la science fiction extrêmement cérébrale et littéraire. Il y a toute une littérature de SF à laquelle je suis assez hermétique. Et des films comme Les Chroniques de Riddick, par exemple…

Un film comme Total Recall ne pourrait certainement plus se faire, avec ces séquences ultra-violentes, cette barbarie trash totalement décomplexée dans un blockbuster !

D’autant que ce que j’aime beaucoup dans Total Recall, c’est l’espèce de laideur qu’on y trouve. Le futur ressemble à une sorte de centre commercial géant…Verhoeven vise juste et fait ça super bien.

C’est un artiste hors-normes: à chaque fois, il est parvenu à conserver son intégrité n’importe où, il est resté le même. Je pense à un grand film comme Showgirls, qui est indiscutablement la plus hollandaise de ses œuvres américaines…

Absolument. J’adore Showgirls. Grâce au succès de Robocop, il a quand même réussi à faire au moins trois films américains intéressants, ce qui est déjà pas mal. Mais je comprends parfaitement qu’il ait voulu retourner en Europe pour y faire des films. Parce que Black Book, c’est super bien ! Ca fait un petit moment qu’il ne tourne plus d’ailleurs, je crois qu’il a été malade, et qu’il a été hospitalisé un moment…

Pour revenir un peu à la sf, je pense que, par rapport au thriller ou au film d’action, il y a davantage dans ce genre un danger facile : sombrer dans le nombrilisme, le ridicule, la grosse prétention…

Oui, il y a toujours ce risque d’ultra-cérébralité avec la science-fiction. Un cinéma qui peut être un peu « trip ». C’est pas nécessairement ma tasse de thé, j’envisagerais plus la science-fiction sous l’angle du thriller, du suspens, ou du western, comme La Guerre des Etoiles. Je crois que c’était Lucas lui-même qui disait que c’était un western ou un film de samouraïs. Pas de la sf très cérébrale, donc. Blade Runner est un thriller d’une certaine façon. C’est ce côté « impur » qui m’intéresse.  Solaris… et ce film que je trouve très ennuyeux, Silent Running de Trumbull… bon, je me ferais pas mon coming-out sur 2001 L’Odyssée de L’espace (rires)…mais tout cela m’ennuie beaucoup !

western

Ton enfance fut fortement bercée par le western, un genre qui semble s’insinuer dans ton cinéma, jusqu’au film le plus inattendu. Par exemple, le slasher Super Hybrid est une sorte de huis-clos, qui réutilise les figures du bad guy (iconique au possible) et de la « gentille » sur son fier destrier (une moto), avec, en prime, une séquence franchement significative, où le tentacule de la « bête » devient un lasso. Conçois-tu ce film comme un western qui s’ignore ?

Je ne l’avais jamais vu comme ça… Oui, pourquoi pas ! De toute façon, dès que tu prends le parti-pris d’un groupe de personnes, isolées, qui sont face à une menace, tu retournes toujours dans des structures archétypales, d’assaut, de fort contre les Indiens… C’est Fort Bravo ! Notamment sa partie finale, quand ils sont sous les flèches des Indiens. Tu retrouves vachement ça dans tout le fantastique basé sur ce type de structure scénaristique. Naturellement, ça revient.

Tu as eu un projet de western à une époque, il me semble.

Oui, j’ai eu ça. Ce fut un serpent de mer qui est réapparut récemment. Car il a été repris par un scénariste très connu des lecteurs de magazines de genre, puisqu’il fut journaliste à Mad Movies… il s’appelle Fatthi Beddiar. Il est très érudit et il a une culture impressionnante à la fois sur le genre, puis sur l’histoire de l’Ouest. Du coup, je retravaille actuellement ce récit qui date un peu. On réécrit, on verra bien si on va arriver à le financer…

Le fait de ne pas être parvenu à monter ce projet, ça expliquerait, j’imagine, tout cette saveur de western qu’on goûte dans tous tes films, non ?

Oui, je pense, c’est d’ailleurs ce qu’a toujours fait Carpenter ! Mais, en quelque sorte, ça vient assez naturel. Un Scope qui t’installe de beaux décors horizontaux, des cadres qui t’inspirent, etc.

Ton western serait bercé par certaines influences singulières, j’imagine…

Oui,  je pense que ce serait plus proche des films américains de la fin des années soixante, quelque chose d’impur. Tous ces westerns décadents. Je ne fais pas partie des cinéphiles qui ont des écoles de pensées sur le western : plutôt italien, plutôt américain. J’aime les deux ! En tout cas, ce ne serait certainement pas du John Ford ou du Howard Hawks. Ce serait un peu déliquescent sans être ironique.

affaire d'état

Dans Une Affaire d’Etat et Hybrid, il y a plutôt des personnages de femmes fortes. Mais Maléfique est exclusivement masculin. Quelle vision porte-tu sur la féminité dans ton cinéma ?

Il y a eu Rachida Brakni dans Une Affaire d’Etat, effectivement. Je n’ai aucun problème avec les femmes, j’aime les femmes, mais c’est juste que parfois, ce qui m’ennuie, c’est qu’on greffe un personnage de femme dans un récit qui n’en a pas besoin. Juste pour remplir une part de marché. Dans le cas des films comme The Thing, c’est un peu comme faire un film sur une plate-forme pétrolière et y inclure des femmes. Mais pourquoi ? Ca devient un peu curieux, pour le coup.

Du coup, j’imagine que tu n’as pas du tout cette obsession de la femme guerrière, à la James Cameron !

Ah non, j’ai pas de fantasmes particuliers sur la femme en débardeur, armée d’un gros flingue… (sourire).

A côté de ça, un cinéaste comme Verhoeven parvient vraiment à faire des femmes des personnages complexes, multi-faces et fascinants…

J’adore les personnages de femmes chez Verhoeven. La nana dans Black Book, magnifiquement jouée, qui incarne tous les spectres de la féminité à la fois. Le développement du personnage me plait toujours plus chez Verhoeven que chez Cameron, qui est forcément plus « à l’américaine ».

En parlant de Cameron, quel regard portes-tu, pour le coup, sur la vague de films en performance capture, ces derniers temps, comme le Tintin de Spielberg/Jackson ?

Je ne suis pas opposé à tout ça, mais après, l’histoire jugera, et les films sont ce qu’ils sont. Je suis plutôt content qu’il y ait aujourd’hui des images inimaginables il y a vingt ans, qu’on puisse produire ces images et ces univers-là. C’est très bien, ça ouvre l’imagination… mais comme tous les outils, ça dépend de ce qu’on en fait. Sans qu’il y ait de rapport avec la performance capture, Munich m’intéressera toujours plus que Tintin ! C’est un cinéma qui me parle davantage. Mais peut être qu’il finira par faire ce type de sujets (à la Munich) en performance capture, et qui sait, ce sera vraiment pour moi cette fois-ci !

Pour boucler la boucle, je sais que tu as vu Evil Dead à sa sortie. Cela fut-il une grosse influence ?

Je pense que ce sont toutes les références intérieures (films d’aventures, westerns) qui sont vraiment mes premiers amours. Quand j’avais 13 ans, les films fantastiques étaient interdits, il fallait trouver le copain qui avait le magnétoscope, acheter les VHS, j’ai donc découvert tout ce cinéma-là d’un seul coup. C’est une question d’époque. Evil Dead était vraiment très novateur, puis tout fut répété et réutilisé, comme un gimmick. Je ne pense pas qu’il y aurait eu les premiers courts de Kounen sans Sam Raimi. Formellement, c’est extrêmement proche. L’impact fut énorme. Même maintenant, l’influence formelle du film est bien vivace.

Clément Arbrun

Eric Valette

Un grand merci à Eric Valette bien sûr, et au directeur du Festival de L’absurde Séance, Jean-Maurice Bigeard, pour avoir organisé cette rencontre. See you soon !

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