Hideaways

Agnès Merlet, Réfugiée

Son quatrième long-métrage, Hideaways (sortie le 23 novembre 2011) a fait le tour des festivals. C’est donc aux Utopiales qu’Agnès Merlet a généreusement consacré un peu de son temps, afin de faire le point sur une carrière atypique : genres cinématographiques qui se mélangent, seulement quatre films en dix-huit ans, départ soudain à l’étranger…Avouez qu’il y a moins déroutant ! Et, malgré cela, tous ses films ne sont qu’obsessions récurrentes et thématiques répétées…un cinéma plutôt froid mais toujours émouvant, dont la certaine cruauté contraste avec la chaleur d’une cinéaste souriante, libérant parfois de forts témoignages impudiques…Voyez plutôt.


Votre apprentissage vient des Beaux Arts et d’une prestigieuse école de cinéma, l’IDHEC (1). En quoi cela vous a-t-il aidé par la suite ?

En fait, je faisais à l’époque des films expérimentaux, je m’occupais moi-même de la photographie, j’avais déjà, du coup, mon propre cinéma, quand je suis arrivée à l’IDHEC. J’étais donc un peu à part, par rapport aux autres, qui étaient plus littéraires, analytiques sur le cinéma, qui n’arrivaient pas forcément à concrétiser, restaient dans leurs "délires". J’étais un peu rebelle, mais j’avais un avantage : ça m’a surtout permis de faire mes films (on faisait un film la première année, un autre la deuxième, on passait la troisième à faire son propre film).

Pour continuer, j’aimerais parler de votre premier long-métrage, Le Fils du Requin (2) (1993). Qui est adapté d’une histoire vraie…

Tout à fait : j’avais déjà fait un court métrage, Poussière d’Etoiles, avec ce même personnage de Martin (un des gosses du Fils de Requin, NDR) et je voulais le développer en long métrage. Il y avait cette même figure de l’adolescent en révolte, qui s’enferme dans la littérature et qui se projette dans ce monde imaginaire. Puis, j’ai trouvé ce fait divers, qui se passait dans la banlieue de Rouen, et qui avait révolutionné toute la ville. J’ai donc fait une enquête, et même rencontré par hasard un des gamins…

En parlant de projection, ce qu’il y a d’ailleurs de spécial avec ce film, c’est qu’il démontre dès le début les particularités de vos prochaines œuvres, entre songes et réalité…

Oui, oui…c’est justement ces moments où Martin, qui ne supporte plus la réalité, se projette dans l’imaginaire…et puisqu’il lit les contes de Maldoror, il s’évade dans un monde aquatique. Il est "fils de Requin" (expression extraite d’un écrit du comte de Lautréamont, donc ! NDLR) (3), il ne fait pas partie des hommes.

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Le Fils du Requin

Et en dehors de cela, le film est une accumulation de fantasmes enfantins, comme cette curiosité de la nudité qu’ont les enfants en grandissant…

(sourire)…Oui, quand le petit frère de Martin, qui est beaucoup plus cruel, lui amène effectivement la fille qu’il aime (il lui écrit des poèmes, il rêve d’elle) et la déshabille…

A travers tout ce film, on ressent vraiment une ambition forte, celle de capter l’essence même de l’enfance, d’aller au-delà des clichés…avec ce mélange de douceur et de violence, ces personnages d’enfants paumés…

Oui, ils n’ont pas vraiment de repères, ces gamins : la mère a disparu, les a abandonnés, le père est alcoolique. Ils sont révoltés, mais ces actes de violence servent à montrer qu’ils existent. Ils cambriolent la boucherie, découpent la viande et vont donner ce "butin" à tous les voisins où ils habitent… ce sont des sortes de Robin des Bois. On a une grande compassion pour eux, mais par moments, ils vont vraiment trop loin dans l’horreur, donc on les rejette…

Votre deuxième film, Artemisia (1998), serait plus un pas avant vers le pictural. Considérez-vous votre cinéma comme pictural, littéraire, les deux à la fois ?…

J’aimerai bien que ce ne soit ni l’un ni l’autre… disons que ça englobe tout cela. Si c’est trop pictural, il y a forcément un côté trop fortement visuel, esthétisant, qui créé de la distance. Il faut se centrer sur le personnage et son émotion, j’essaie de toujours garder cela en tête.

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Artemisia

Ce que l’on retrouve dans Artemisia, c’est cette douleur perceptible. Artemisia ressentira de la douleur (lors de son dépucelage par exemple), tout comme les enfants du Fils de Requin souffrent en silence… puis, plus tard, le personnage de mère incarnée par Carice Van Houten dans Dorothy… d’où vous vient cette fascination pour la douleur et la psyché des personnages ?

(hésitation)… Les personnages très heureux au cinéma, c’est un peu ennuyeux ! J’aime bien aller chercher du côté sombre de la personnalité, les démons intimes.

Pour continuer sur Artemisia, je trouve qu’il y a une vraie puissance sensuelle, un peu à la manière de Lady Chatterley (version Marina Hands (4)), une force érotique qui s’en dégage…

Oui, le film parle aussi de la découverte de la sexualité pour une femme. Mais ce qui m’a fasciné concernant Artemisia, c’est la façon dont son œuvre et sa vie étaient entremêlées. A cette époque, on présentait les corps avec une certaine sensualité. Elle était la première femme peintre, et maintenant, on commence à la reconnaître. Ses toiles étaient attribuées à son père, elle travaillait dans son atelier, et c’est lui qui signait. Elle était féministe et extrêmement violente : cette peinture représentant deux femmes, montées sur un homme pour lui trancher la tête, avec le sang qui gicle partout, c’est assez fort comme tableau ! (sourire) Apprendre qu’étant jeune fille, elle fut violée, cela renforce en quelque sorte la fascination : elle n’a pas demandé le procès envers son "violeur", son père était ami avec le soi-disant violeur, ce dernier lui aurait volé un tableau…

Et dans Artemisia comme dans Le Fils du Requin, il y a cet attachement pour les personnages en marge. La femme peintre dans une société machiste, les enfants exclus de la société…

Oui, c’est vrai, et ce sont aussi des films initiatiques. Ces personnages sont des gens qui veulent briser les cadres de la société pour se réaliser, et qui vivent en dehors des normes.

Et ils amènent aussi le thème de la perte d’innocence : cette image de l’enfant désigné comme un criminel, la perte de virginité pour Artemisia, l’adolescente possédée dans Dorothy !

L’innocence est souvent le personnage de l’ange…ou de l’idiot du village, qui bouscule les normes de la société…et c’est ce que l’on retrouve dans tous mes films.

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Dorothy

Concernant Dorothy, en dehors de l’image modifiée de l’innocence enfantine, on ne peut qu’y voir un film-somme sur la féminité : Carice Van Houten incarne une mère déchirée, Dorothy est simultanément la petite fille fragile, et l’adolescente vulgaire…et tout cela, de la part d’une femme réalisatrice…

Oui oui, les personnages principaux sont des femmes, et quant aux hommes dans ce film, ils sont…assez horribles (sourire) : les paysans, les villageois monstrueux et grossiers…le seul homme un tant soit peu sympa se tire une balle dans la tête ! Je pense que cette vision de l’homme… (hésitation)…me vient de l’enfance…d’ailleurs, j’ai remarqué qu’il n’y avait jamais de mère dans mes films…

C’est donc quelque chose de très…intime ? La représentation des hommes, la mère absente…

Moi, j’ai été élevée à la campagne, et c’est vrai que c’est un endroit très différent de la vie parisienne. On frappe les enfants… (pause)…c’est un monde plus violent, différent de la ville. Moi, on me frappait quand j’étais enfant, et je pensais que c’était normal. Et puis je suis arrivé à Paris et j’ai compris que ça ne l’était pas vraiment…

Et cette sécheresse de la campagne justement, on la retrouve dans tous vos films, qui affichent plutôt un certain naturalisme, avec une véritable importance accordée à la Nature : la jungle urbaine du Fils du Requin, mais plus concrètement, les plages d’Artemisia, l’Irlande de Dorothy, etc.

Oui, le paysage est vraiment un personnage en particulier, qui met en avant les émotions. Quand, dans Le Fils du Requin, Martin est confronté à Marie, il y a une tempête en fond ! Ce jour-là, on a tourné, sans le faire exprès, face à tous ces éléments déchaînés. En fin de compte, c’était une chance…

Ce qui finalement singularise Dorothy, ce sont ces nettes références cinématographiques. Je me demandais si ce n’était pas votre seul film explicitement "cinéphile" ?

C’est vrai que je me suis amusé avec le genre, j’ai effectivement fait des citations. Mais il y en avait aussi dans Le Fils du Requin, comme l’interview du psychiatre à la Truffaut par exemple, même si l’influence était vraiment Bouge pas, meurs, ressuscite, de Kanevsky (5). Et, autrement, les films de Imamura (6). A l’époque, on m’avait reproché de n’être pas assez réaliste, mais on pourrait aussi rapprocher Le Fils du Requin de Ken Loach, avec Kess… Pour en revenir à Dorothy, les références paraissent certainement plus évidentes puisque le film de genre a ses propres codes. J’avais parlé de Wicker Man, Carnival of Souls… Après, par rapport à L’Exorciste, c’est différent : dans Dorothy, il n’y a aucun maquillage, Jenn Murray a fait la voix elle-même… je désirais une approche réaliste, à la anti-Exorciste

Votre dernier long-métrage, Hideaways, est le seul film dont vous n’avez pas signé le scénario…

Oui, c’est un scénario qu’on m’a proposé et j’en ai fait l’adaptation. Mais c’est un film qui traite à nouveau de l’enfance, de la violence du père, des difficultés de communication, de l’isolement… des thèmes qui me sont chers. Et puis, il m’est arrivé quelque chose, au même âge qu’a le personnage de Mae dans le film : j’ai perdu mon petit frère à cet âge-là. Je me suis souvent demandé, à travers mes films, si j’allais aborder cela. Mais c’est trop noir… et ça me replonge instantanément dans des choses que je n’ai pas forcément envie de revivre. Mais je trouvais cela intéressant d’en parler justement dans un film fantastique, avec un peu d’humour…

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Hideaways

Vos longs-métrages seraient donc des exorcismes, une façon plus ou moins directe de se libérer ?
 

(sourire) Un exorcisme… il ne faut pas que ce soit nombriliste non plus… Là, l’histoire, au départ, est écrite par un autre. L’auto-fiction, je n’aime pas trop cela. Après, il y a des détails, des failles, qu’on peut traduire à l’écran, une sensibilité particulière…

En somme, votre carrière entière est franchement atypique : on a du mal à vous situer, par rapport au cinéma national…

Déjà, il y a plein de genres différents… Moi, on me disait que je faisais plus du cinéma anglo-saxon, car psychologique… Du coup, puisqu’on m’accusait de ne pas correspondre aux codes du film français, j’ai fait mes films en anglais ! Mais j’espère que tout cela s’est ouvert. C’est dommage de ne pas encourager un cinéma plus diversifié.

Autre curiosité : pourquoi seulement quatre films…en dix-huit ans ?

Je suis assez lente à terminer un sujet. Beaucoup de choses entrent en ligne de compte : un sujet fort qui puisse me parler, la possibilité d’un univers visuel… En général, je travaille plusieurs sujets avant de repartir sur un seul. Bon, et il y a un projet sur lequel j’ai passé sept-huit ans, je m’y suis acharné… Le film était dans trois prods différentes, je l’ai préparé deux fois, et ça s’est toujours arrêté avant le tournage.

C’était un film à rapprocher d’une de vos œuvres en particulier ?

En fait, c’était un film qu’on a jugé trop "anglo-saxon". Un slasher, avec une réflexion sur la jeunesse, qui se passait dans le milieu des Beaux Arts, de notre temps.

Clément Arbrun




1. L’Institut des Hautes Etudes Cinématographiques, école qui a effectivement "accueilli" de beaux noms, tel que Alain Resnais, Claude Sautet, René Vautier, Robert Enrico, Alain Cavalier, Louis Malle, Yves Boisset, Claude Miller, Jean-Jacques Annaud, Alain Corneau, Volker Schlondorff, Christophe Gans, Eric Rochant, le chef opérateur Pierre-William Glenn ou encore Patrick Sébastien (ah, non).

2. Le Fils du Requin nous conte l’histoire de deux gosses, paumés en plein Nord de la France, allant de traîne en traîne, dormant n’importe où, faisant n’importe quoi : deux vagabonds délinquants qui ne font que fuir l’autorité, sous toutes ses formes.

3. "Au reste, que m’importe d’où je viens ? Moi, si cela avait pu dépendre de ma volonté, j’aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin, dont la faim est amie des tempêtes, et du tigre, à la cruauté reconnue : je ne serais pas si méchant." (Les Chants de Maldoror - Chant I)

4. Mille excuses aux fans hardcore de Sylvia Kristel.

5. Vitali Kanevsky, cinéaste russe, qui reçut la Caméra d’Or au Festival de Cannes 1990 pour son Bouge pas, meurs, ressuscite, une histoire d’amour adolescente sous fond d’Extrême-Orient peu cocasse.

6. Shohei Imamura, cinéaste japonais qui fut l’assistant d’Ozu et l’auteur de films aux titres aussi poilants que Désir meurtrier, Le Pornographe, Pluie Noire, L’Anguille, œuvres sociales virulentes et/ou décalées.

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