
Super 8 – Abrams Entertainment
Le voici enfin, LE blockbuster estival tant attendu, la grosse machine mêlant intelligence du traitement et perfectionnement visuel, nostalgie touchante et trouvailles savoureuses, atmosphère attrayante et personnages attachants ! Ambitieux, sincère, époustouflant. Retour sur les bases d'un témoignage passionné en forme de divertissement enchanteur... (à moins que ce soit l'inverse ?).
Amusant de constater à quel point la progression du temps prend parfois des allures de " retour vers le futur "... A onze ans, un gosse réalise son premier film, un travail d'amateur précoce : The Last Train Wreck. L'année : 1957. Il n’en faut de peu pour que la machine s'enflamme, et ce sont bientôt les métrages d’apprentissage qui se multiplient comme des petits pains : The Last Gun Fight, Fighter Squad, Scary Hollow, Espace To Nowhere, et même un film de 135 minutes (!) baptisé Firelight... tous réalisés en format 8 mm. Le gamin prodige en question qui, tout au long de sa carrière, ne cessera de plonger intérieurement dans les souvenirs obsédants d'une enfance initiatrice, tant en termes de culture personnelle (séries B, classiques du cinéma américain tel les films de David Lean, serials, etc) que d'événements bouleversants (le divorce de ses parents), réalise en 1968 un énième film : Amblin. Soit un road movie suivant deux personnages sillonnant la Californie en faisant du stop (un sujet épousant alors les thématiques de l'époque : liberté, musique folk, voyage insouciant, découverte, mouvement hippie, etc). Un petit film muet, simplement parcouru de musique et de belles images, encourageant le spectateur à la pure contemplation face à la beauté naturelle. En somme, les balbutiements prometteurs d’un cinéaste singulier…


Bond dans le temps. Qui aurait-pu croire que le jeune artiste rencontrerait un tel succès ? Car, en cette année 1982, chacun, internationalement, n'a qu'un nom en tête, le sien : Steven Spielberg ! Steven Spielberg ! Steven Spielberg ! Son oeuvre best-seller est l'histoire d'une rencontre peu commune, celle, autant étonnamment émouvante que puissamment significative, d'un extra-terrestre et d'un petit garçon. E.T engrange 701 millions de dollars dans le monde entier. Spielberg, épaulé par Kathleen Kennedy et Franck Marshall, créé alors sa propre société de production. Ainsi né Amblin Entertainment. Amblin Entertainment, c'est le symbole de toute une révolution culturelle, l'ère Spielberg forcément, illustrée par l'être venu d'ailleurs au doigt lumineux. Une période phare, imposant dans le paysage hollywoodien une troupe de wonder-boys, avec en tête de liste George Lucas et son ami Steven, magiciens trépidants au service de l’usine à rêves, imposant leurs fantasmes les plus fous (même s’il serait vulgarisateur de résumer une ère à quelques cinéastes, quand bien même les auteurs indispensables y sont aussi nombreux que différents : Sam Raimi, John Carpenter, David Cronenberg, Paul Verhoeven, James Cameron, John McTiernan, etc). Ainsi, des films tel que Poltergeist, Explorers, Cocoon, Gremlins, Back to The Future ou encore Les Goonies sont des témoins d'une richesse artistique palpable, la plupart étant des productions Amblin qui marqueront la conscience collective. Dynamisme revigorant, dramaturgie basée sur la perte d'un être cher, élément fantastique renvoyant aux sentiments personnels de l'auteur, perte de l'innocence, découverte du merveilleux, volonté de ne jamais vieillir, chacun de ces exemples répond au moins à une des caractéristiques citées plus haut. Chaque production Spielberg semble communiquer l'une avec l'autre, tel un dialogue en apesanteur.

Un an avant la sortie de E.T et sa renommée inattendue, un gosse (encore un !), quand à lui âgé de quatorze ans, n'a déjà d'yeux que pour son idole, son mentor, responsable du choc cinématographique Les Dents de La Mer. Ce gamin se nomme J.J Abrams, futur créateur de séries à succès et autres blockbusters toniques. Avec son pote Matt Reeves (Cloverfield, Never Let me Go), il se met en tête d'envoyer une de leurs créations filmiques d'équipe, soit un petit film de copains en super 8, à un festival spécialisé dans le genre. Oh, pas grand chose, une bête histoire de zombies... Toujours est-il que c'est Kathleen Kennedy qui, l’œil affûté, repère un article sur le délire en question, dans le Los Angeles Times. S'ensuit un banal coup de fil passé au duo : pourquoi ne pas venir du côté d'Amblin ? Restaurer et classer la multitude de bobines Super 8 laissées là, dans les cases de la fabrique dorée. Tout compte fait, cet appel n'est pas des plus habituels... C'est donc le fanboy en herbe qui plonge tête la première dans l'univers du génie acclamé, comme dans un conte de fées, style Pinocchio, une histoire impossible, de ces légendes urbaines pas croyables, une vraie histoire de science-fiction pour tout dire ! L'élève, le maître...une rencontre s'impose...elle aura lieu des années plus tard . L'aboutissement explicite de ce tête à tête entre deux adultes qui sont en vérité de grands gosses, c'est le projet Super 8, une histoire de gamins pris dans la tourmente, dont le tournage amateur d'un film de zombies est pour le moins interrompu par le déraillement d'un train, puis par d'indénombrables événements surnaturels...


Une fusion entre le sens du marketing d'Abrams (supers trailers, ambitions alléchantes) et l'esprit spielbergien qui semble veiller sur le déroulement du film tel un ectoplasme protecteur. Un mariage réussi entre d'époustouflantes scènes d'action à la M.I 3, une envie de reboot à la Star Trek et un panel de références délibérément amoureuses au fantastique banlieusard du style Rencontres du Troisième Type / Poltergeist. Un film de gosses à la E.T ou a la Explorers, baigné d'une lumière superbe. Un vrai film d'horreur aux illustrations fascinantes, aux passages trouille-au-max devançant les fulgurances du malin Cloverfield. Un vrai et sincère hommage, une déclaration d'amour au cinéma (avec des tournages de jeunots dynamiques à la Sam Raimi), voir même un pur voyage temporel, qu'on croirait dû aux pouvoirs d'une Dolorean, retraçant avec finesse le meilleur des productions Spielberg, tout en dévoilant certaines des plus belles avancées technologiques du vingt-et-unième siècle. Réalisation intelligente pour introduire le tragique (la scène d'ouverture avec le panneau, astuce scénaristique bienvenue), pour reproduire une ambiance excitante à la Gremlins, pour schématiser l'arrivée de la terreur (à la Poltergeist), pour capter l'essence des regards plein d'émotion de deux gosses, à l'amour interdit et aux modèles parentaux chavirés ou inexistants (de jolis portraits qui prennent vie grâce aux talents d'ados prodiges, plus subtils tout de même que Les Goonies !). L'amour qui naît, la douce sérénité qui meurt, le spectaculaire visuel placé au plus haut du panier de l'entertainment, le rapport symbiotique (bien qu'assez maladroit sur le moment) entre la créature et l'enfant, tous deux parfaitement étrangers en ce monde, paumés (« Enfant, je me sentais comme un alien » - Steven Spielberg-). Pas de doute, Abrams a bien revu les leçons du professeur, tellement d'ailleurs qu'il s'en trouve blâmé, accusé de pompage honteux et d'opportunisme simpliste. Une quasi-insulte pour cet artisan au sens noble du terme qui, comme Spielberg ou Dante, s'attache particulièrement à son parcours intime pour donner à son film une existence propre. Situer Super 8 dans une époque déterminée, les années 80 (Blondie, les maquillages de Dick Smith, les jouets Star Wars), n'est en rien une tactique commerciale, ni tout à fait une manière d'excuser les nombreux emprunts aux classiques de l'époque, mais une façon touchante pour l'auteur de retourner dans un passé sentimental, de mixer son parcours initiatique tout en schématisant l'environnent culturel qui l'a durablement influencé ! Comme si l'affection pour un art pouvait entrer en phase avec les souvenirs autobiographiques, comme si fiction et réel se mélangeaient en un tout, l’enfance du metteur en scène et l’univers du producteur. Il suffit de lire les entrevues de l’auteur pour comprendre que Super 8 est avant tout un film sur son enfance, et en ce sens il est fortement conseillé de rester jusqu’au générique de fin pour comprendre l’importance de ce témoignage personnel dans le film. Effectivement, c’est durant les toutes dernières minutes qu’est montré le fameux film super 8 des gosses, preuve s’il en est que la sincérité du projet n’est jamais bafoué : Super 8 est un film de gosses (tous admirables d’ailleurs) et parmi ces gosses, on y trouve JJ Abrams.

Et c'est finalement lors d'une conclusion ô combien émouvante, parcoure d'une musique enchanteresse, que JJ Abrams clôt cette madeleine de Proust, rejoignant le maître par une métaphore certes attendue mais belle à en mourir: le travail du deuil du père et du fils face aux souvenirs douloureux d'une mère décédée, l'enfant laissant le médaillon (le traumatisme du passé) s'envoler vers un sublime engin spatial, vers une lumière divine. La paix intérieure peut se faire et la tranquillité revenir, le père et le fils commencer une nouvelle vie, de nouveau en communion. Et le réalisateur, lui, conclut un ouvrage nostalgique qui pourrait signifier le début d'une nouvelle vie artistique, tout autant personnelle mais débarrassée des obsessions culturelles qui ont cristallisé son enfance jusqu'à en recouvrir ses oeuvres. Le fils quittera-t-il enfin le père spirituel, après ce travail de deuil impressionnant ? Wait and see… Après tout, ce n'est que l'auteur qui a le droit de décider de la fin du conte de fées. Happy End...