MARC CARO – Le Magicien de La Cité Perdue.
En marge du système, l’esprit gavé d’histoires fantastiques peuplées de dragons et de mille autres merveilles, le jadis compagnon d’armes de Jean-Pierre Jeunet est revenu au devant de notre paysage cinématographique national, en signant (avec brio) la direction artistique du dernier Gaspar Noé. Un film au-delà du réel, pour un homme chaleureux, passionné et forcément passionnant, la tête dans les nuages (de vapeur) projetés par de grosses machines en métal hurlant…
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Cette interview n'est pas totalement hors sujet, puisque tu as travaillé sur le film de Gaspar Noé, Enter The Void, récemment sorti en dvd. Qu'est qui t'a plu dans ce projet ?
Je connais Gaspar depuis très longtemps, et il m'a proposé de partir avec lui sur son film. J'avais lu une ancienne version du script...et puisque je suis assez branché sur Le Livre des Morts tibétain...J'ai tout de suite dit « en avant pour l'aventure ! » (sourire)
Ce thème des drogues t'intéresse t-il particulièrement d'un point de vue visuel ? Rappelons que tu as également travaillé sur le film Blueberry de Jan Kounen...
La drogue ne m'intéresse pas particulièrement. Ce qui m'intéresse, ce sont les états modifiés de conscience, qui peuvent être induits par la respiration, les exercices ioniques...L'aspect psychédélique du projet m'a intéressé (j'ai fait deux trois clips/publicités avec des choses du genre)...
Crois-tu que le cinéma de Noé puisse se rapprocher un peu du tien ? Je pense au thème qui revient dans les deux cas, à savoir les difficultés qu'ont les humains à communiquer entre eux...
La grande incommunicabilité entre les êtres...(sourire). Tu sais, je pense que l'être humain a un régime de fréquence perceptif très limité, en fin de compte. Tes oreilles par exemple ne peuvent capter qu'entre vingt hertz et vingt kilos hertz. Ta vision est dans une bande de fréquence limitée- on ne peut pas voir dans l'infrarouge ni l'ultraviolet. C'est donc normal que les humains aient une petite fenêtre sur la réalité assez semblable...
Quand on compare tes films faits avec Jean-Pierre Jeunet et ton unique réalisation « en solo » (Dante 01), on a l'impression de trouver dans cette dernière bien plus de noirceur, moins de féerie...
Je ne suis pas tout à fait d'accord: dans chacun des films, les héros sont souvent des personnages placés dans un univers assez noir, mais qui eux transportent une lumière, un espoir. Le plus noir serait peut être Le Bunker de La Dernière Rafale. Que ce soit dans Delicatessen, La Cité des Enfants Perdus ou Dante 01, il y 'a toujours un message d'espoir. Il faut que ce soit nous qui le générions, cet espoir. Quand on regarde ce qui se passe dans le monde, c'est pas super gai...il y a une sorte de mot d'auteur qui dit « je suis heureux parce que c'est bon pour la santé »...il y a quelque chose de vrai là dedans...
Même Dante 01 de par de nombreux éléments (le « il était une fois », le mythe du dragon, etc) se trouve être un conte. D'où te viens donc cet amour du conte ?
Le conte est quelque chose qui perdure depuis le néolithique. Dès que l'humain -ou le protohumain- a commencé à raconter des histoires, jusqu'à maintenant, où on les raconte à travers toute une technologie, on dénombre toujours les mêmes thématiques. L'être humain se retrouve toujours à un niveau primal. Toute cette substance est dans les contes. L'ogre dans Delicatessen, le château avec le méchant vampire dans l'autre film...
En terme d'influence, je voulais savoir si l'esprit de contre culture (tu as beaucoup bossé pour Métal Hurlant) t'animait encore, comme t'anime le conte...
Les deux passions se complètent certainement. Tu sais, la base cinéphilique de toute une génération a quand même été Walt Disney. C'est normal qu'on soit imprégné, les premières histoires sont gravées très profondément dans notre mémoire, tout commence dès l’enfance. Puis dans un autre aspect, c'est toi qui fabrique ta propre culture. Ainsi ces deux cultures se lient facilement, au final…
Si on te proposait une grosse machine (comme l'a été Alien 4), serais tu prêt à sacrifier un peu de liberté ?...
Je ne suis pas contre faire un film avec beaucoup de moyens, même avec des contraintes. Jusqu'à présent, on m'a proposé des trucs qui n'ont pas réussi à titiller mon envie. Moi, ce qui m'intéresse, c'est de faire des films: il faut que je trouve des intérêts à les faire. Si c'est juste pour faire un film aux Etats-Unis, ou gagner de l 'argent, être célèbre...si j'ai pas le plaisir de faire l'objet filmique...ce qui m'excite, c'est d'entrer dans des aventures...J'ai pas de projet de carrière, si j'avais voulu faire certains films, je les auraient fait depuis longtemps ! Il n'y a pas une seule manière de faire des films: il y en a vingt mille. Ce qui m'intéresse, ce sont les vraies propositions. Pas le genre de films déjà faits vingt mille fois. Parfois, ça peut se limiter à un plan dans un film, une séquence…
Vois-tu tes films comme des expériences, des voyages ?
Bien sûr. Mon but, c'est d'embarquer le spectateur dans un univers. Tu as deux sortes de cinémas fondamentaux depuis l'invention du septième art: les frères Lumière et Méliès. J'ai plus envie d'embarquer les spectateurs dans mon trip à la Méliès: ce qui m'intéresse dans un film c'est la magie, quand on te fait passer de l' « autre côté ». J'adore les documentaires, les films scientifiques, mais si c'est pour voir un cinéma qui m'ouvre juste les fenêtres sur ce que je peux voir tous les jours...ça ne m'intéresse pas de voir des gens manger du couscous ! Mais chacun à le droit d'aller voir les films qu’il a envie de voir. Plus il y aura de diversité, plus il y aura de manière différente de faire les films. Ce que je trouve dommage ces temps ci, c'est cette envie de standardisation. Dès que ça dépasse un petit peu, ça ne trouve plus son public...
Crois-tu qu’un film comme Dante 01 serait mieux accueilli à l’étranger, par un public doté d’une culture différente ?
Peut être...après, les films doivent plaire. Il y a beaucoup de films que j'adore qui n'ont pas eu un grand succès au départ. Un film, c'est une magie: il faut parvenir à la faire, à rentrer en phase avec le présent C'est un échange entre ceux qui le font et ceux qui le regardent. Une alchimie, un miracle ! Ce que je tente de faire, c'est un film que j'ai envie de voir. Si ça plait a d'autres personnes, tant mieux ! Tu peux dire « si ça finit bien, si ça finit mal, ça fera des clients en plus... ». On apprend à chaque film à essayer de faire moins d'erreurs.
Justement, quel point de vue as tu sur Dante 01, avec du recul, ce film mal accueilli par la critique et le public ?
Je ne regrette pas de l'avoir fait : ça m’a permit de rencontrer Lambert Wilson qui est vraiment formidable, ainsi que les autres acteurs. Ma principale erreur est d’avoir voulu faire un film dans un cadre « série b », film de genre, mais qui ne l’était pas. Certaines personnes m’ont dit « un film de science fiction ne doit pas être comme ça ! ». On va voir des films soit pour rigoler, soit pour autre chose, dès que c’est un petit peu en dehors, que ce n’est plus standard, ça ne marche pas…à ce titre, le dernier film que j’ai adoré, c’est Valhalla Rising, qui t’emporte tout de même dans des trucs supers !
En fait, l’avantage de ce film carcéral est qu’il permettait un étalage de vraies gueules de cinéma (Pinon, Lochet, Levantal)…
Oui, c’est un amour que j’ai, celui d’une tradition cinématographique : Michel Simon, Gabin, toutes ces belles gueules. J’ai du mal avec les visages lisses. Comme je viens de la bd, j’ai un besoin de stylisation visuelle et picturale pour mes personnages. J’ai l’impression de suivre la tradition des films de Lee Marvin, de Sergio Leone…



