Life in Hell – Plein de petits lapins, et moi, et moi, et moi...

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La chose pourrait se résumer à une seule planche, publiée en 1994. Cette planche, provenant de la série de comic-strips Life in Hell (aux multiples déclinaisons: Love in hell, Work in Hell, Childhood in Hell, etc) s'intitule « Les fans veulent savoir ». Soit une dizaine de cases où s'est, comme à son habitude, représenté l'auteur, sous les traits d'un lapin barbu et binoclard, répondant à toutes les questions posées par de drôles d'animaux (représentant ses admirateurs). « Smithers est-il gay ? ». « Grand-Père Simpson est-il gay ? ». « Bart est-il gay ? ». Entre autres questions pertinentes... Puis, comme chute finale, un personnage déclare: « Je suis votre plus grand fan. J'ai tout de vous. Mais, qu’est ce que c’est que ça ? » « Un album de Life in Hell » « Connais pas. ». En une page, l'auteur résume donc l'état des faits : tout le monde connaît tout sur lui...à une oeuvre fondamentale près.

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Déjà, jeune étudiant, Matt Groening (l’auteur en question, donc) était destiné à porter des lunettes : c'est là le fruit légitime d'une enfance passée à s'esquinter les mirettes devant le poste de télévision. Quand il ne regarde pas la tv, Matt est calé dans un bureau inconfortable, dans cette école de l'Oregon où il ne fait que griffonner, schématiser des formes maladroites qui aboutissent sur de petits dessins. Puis il retourne au foyer et retrouve sa famille : le père, Homer, la mère, Marge pour les intimes (nom de jeune fille : Wiggum), et ses sœurs, Lisa et Maggie. Déjà contestataire quand il débarque au Evergreen College (près d’Evergreen Terrace ?), hippie en devenir, Matt voit le Flower Power passer et les années quatre-vingt poindre à l'horizon. Un beau jour de 1977, désirant aller à Los Angeles afin d'y débuter une semi-carrière, il tombe en panne sur les hauteurs d'Hollywood Freeway. Le lieu réchauffe son imagination. Groening met de côté ses ambitions d'écrivain et décide de devenir dessinateur, comme Papa. Los Angeles sera son Enfer, comme New York est celui d'Homer Simpson (voir le merveilleux épisode de la neuvième saison, Homer contre New York). Allant de misère en misère, le dessinateur, regrettant son lieu natal, retranscrit son périple dans la Cité des Anges par des comic-strips dont le graphisme enfantin contraste avec le ton acidulé. Un précurseur de South Park, en somme. Le crayon devient donc sa parole, l'expression de son esprit torturé, et ceci à travers les blablatages incessants de petits animaux complètement aliénés (dont deux bonhommes homosexuels coiffés de fezs, Akbar et Jeff). Matt Groening déteste les coiffeurs (d’où les cheveux hérissés d'une de ses plus célèbres créations) mais adore les lapins. De lapins, il en sera donc question, à travers Binky (rajoutez un L et cella donne Blinky, alias le poisson a trois yeux victime de la centrale nucléaire de Mr Burns), Sheba, et Bongo (oui, comme Bongo Comics, la maison d'édition des comics Simpson). Ce dernier est un lapinot à l'unique et longue oreille, pur symbole s'il en est d'anticonformisme délicieux. Car, dixit l'auteur: « Qu'est qui symbolise mieux « antisocial » qu'un lapin à une oreille ? ».

L’œuvre a tout d'une déclaration terrible de dépression chronique. Pourtant, le tout est si drôle, si barré, si « autre » (hey, c’est du Matt Groening !), que Life in Hell commence à circuler, même en plein milieu punk, pour se retrouver dans les pages de Wet Magazine, puis finalement dans celles du Los Angeles Reader. Groening est un sniper. Life in Hell est son œuvre la plus intime, la naissance d'un artiste, crachant son venin, seul près de sa table à dessins, en pleine obscurité, étouffant dans ce qu'il aime appeler son « appart solitaire » de L.A. Un fouteur de trouble, qui aime poser les mauvaises questions, n'est voué qu'à se faire ligoter et bâillonner, comme c’est le cas pour le dénommé Bongo (bientôt purement réincarné sous le nom de Bart Simpson) qui fait de ces dessins de férocement ludiques guides initiatiques, remplis de discussions casse-têtes aptes à essouffler Woody Allen et d'un humour noir dont on rit jaune. Une sorte de billet d’humeur délirant qui laisse le lecteur dans un état de perplexité totale.

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Les dessins sont rudimentaires, un peu comme ces petits croquis anarchiques que l'on retrouve parfois en coin de table, mais la satire est sans pitié. Les planches présentent le plus souvent un déluge d'interrogations existentielles tel que : Comment rendre un prof foldingue ? Facile : Il suffit d’attendre vingt ans et de dessiner un comics intitulé « comment rendre un prof foldingue ». L'enfance, est ce l'enfer ? « Réponse: plus ou moins ». Qu'ais-je appris le long de ma scolarité ? Comment être un enfant de trois ans entreprenant ? Si les animaux n'ont pas d'âme, où Fido passera-t-il l'éternité ? Qu'est ce qu'un bon critique cinéma ? Ou encore: pourquoi un dessinateur est-il condamné à gribouiller des lapins le restant de sa vie ?  En somme, Life in Hell est un comic désespéré sur l'absurdité de la condition humaine (les études, l'incapacité à trouver sa place...même quand on a deux ans, le doute de soi, l'insatisfaction, l'incertitude, le rejet, etc), dont les « gags » font autant rire qu’ils dérangent en soi. Avec son humour déréglé et le discours qu’il livre sur l’absurdité totale et nette de notre système, Life in Hell préfigure l’arrivée de bandes dessinées dans le même ton, tel le cultissime Dilbert de Scott Adams, réflexion sur le monde du travail.

Et toute la rage du Groening de cette période se traduit par une planche d'une noirceur totale, intitulée explicitement « Les différentes façons de mourir à Los Angeles ». On y dénote, comme moyens de mort, le décès par balle, par noyade, par abus de drogues, la mort causée par l'échec, et celle causée par... la réussite ! Joli témoignage d'un auteur à succès de Los Angeles qui a une belle araignée au plafond...

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Si, peu à peu, vous commencez à vénérer la philosophie particulière de Life in Hell, ne vous posez pas de questions : beaucoup de gens de bon goût l'ont adopté avant vous. C'est le cas du producteur James L.Brooks, qui, après avoir découvert la bd, en cette belle année de 1985 , contacte l'ami Matt Groening, pour lui proposer de potasser sur une adaptation en court dessin animé des mésaventures du lapin Binky. Le barbu binoclard craint de perdre les droits de sa création la plus chère. Il commence ainsi à se gratter le menton, en imaginant une histoire de famille à la peau jaune. A suivre...

Enfin, un petit conseil : si vous vous demandez où diantre donc se planque le petit Bongo quand on a le plus besoin de lui, cherchez bien dans la chambre du bébé scotché à sa tétine. Ou peut être...dans le bedon du robot buveur de bière ?


Ps : édités en français durant les années 90 aux éditions La Sirène, les albums Life in Hell sont disponibles sur tous les bons sites de vente...

 

Clément Arbrun

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