Gizmo-Inc s'enrichit et ouvre une nouvelle rubrique. Désormais, nous vous proposeront régulièrement de revenir sur des films, téléfilms et épisodes de séries télés méconnus ou oubliés. Des oeuvres passionantes, qui nous ont fait rire, pleurer ou palpiter (parfois les trois en même temps), et que nous avons voulu vous faire découvrir ou redécouvrir.

sugata1

SUGATA SANSHIRO

S'il est un cinéaste japonais unanimement reconnu et considéré comme un géant du septième art, c'est bel et bien Akira Kurosawa. Et pourtant, son immense (qualitativement et quantitativement) filmographie comprend au moins un chef d'œuvre méconnu, un film matriciel hélas totalement ignoré, un métrage que l'on pourrait même qualifier de pierre angulaire de ce noble genre qu'est le cinéma d'arts martiaux. Il ne s'agit pas de La légende du grand judo, son premier film (réalisé en 1943) reconnu à juste titre comme étant LE classique fondateur du cinéma martial tel qu'on le connait aujourd'hui, mais du remake de 1965 (sorti chez nous en vidéo en 1996, et trois ans plus tard dans les salles obscures, sous son titre original), Sugata Sanshiro.

A ce sujet, on ne peut que remercier le cinéphile chevronné Chirstophe Champclaux , documentariste et auteur d'ouvrages passionnants sur le cinéma d'arts martiaux, sans qui ce métrage méconnu serait resté  littéralement introuvable (le film a tout bonnement disparu de la circulation, comme s'il n'avait jamais existé, pendant trois décennies).

sugata3

L'oubli dans lequel est tombé ce film est probablement dû au fait que Kurosawa n'est pas crédité en tant que réalisateur officiel, seulement comme scénariste, monteur et producteur. La réalisation ayant été confiée à Seiichiro Uchikawa, un honnête artisan œuvrant principalement dans le domaine du chambarra (film de sabre). Ce dernier devait suivre à la lettre le découpage et la charte esthétique du maître qui, parallèlement, tournait Barberousse dans les mêmes décors (Sugata Sanshiro fut avant tout réalisé afin d'amortir le budget pharaonique de ce dernier) et avec le même duo d'acteurs principaux : Toshiro Mifune dans le rôle du maître et le jeune Yuzo Kayama dans celui de l'élève.

Les deux films, malgré leurs immenses qualités, connaitront un échec considérable dont Kurosawa aura du mal a se remettre. Mais si Barberousse parviendra, au fil des années, à acquérir le statut de classique qu'il méritait, Sugata Sanshiro sera tout simplement oublié. Et pourtant, comme le précise Christophe Champclaux dans son ouvrage Tigres et dragons, les arts martiaux au cinéma : De Tokyo à Hong Kong,  il s'agit d'une œuvre essentielle. Rien de moins que le dernier film d'action conçu (puisqu'on ne peut pas dire réalisé) par le maître. Et quel adieu au genre mes aïeux !

sugata9

Sugata Sanshiro raconte la même histoire que le diptyque La légende du grand judo. On y suit donc l'apprentissage martial et le chemin vers la sagesse de Sanshiro, un jeune judoka sans cesse confronté à des pratiquants de jiu-jitsu.  Via ce remake, Akira Kurosawa a enfin pu narrer l'intrigue telle qu'il la concevait au départ, en y incluant les passages supprimées par la censure : on y découvre enfin, dans la première partie, les très touchantes séquences mettant en scène une jeune femme voulant venger son père, malencontreusement tué au combat par Sanshiro.  De même, Kurosawa décide de ne pas y inclure les « méchants » combattants américains imposés par le contexte propagandiste de l' époque, qui, en 1945 alourdissaient considérablement le second opus. Inutile de préciser que ce Sugata Sanshiro, tel que voulu par l'auteur, gagne en puissance narrative et fait preuve d'une fluidité remarquable dans l'écriture.

sugata4

En ce qui concerne le traitement visuel, le film s'avère tout aussi convaincant. Kurosawa et Uchikawa réussissent l'exploit d'appliquer une mise en image et un découpage faisant preuve d'une fidélité à l'œuvre d'origine conférant parfois au mimétisme, tout en ne paraissant jamais « daté » et en inscrivant leur métrage dans une esthétique typique du cinéma nippon des années 1960. Ici le découpage et, plus globalement, la mise en scène de La légende du grand judo ont été adaptés à un cinémascope noir et blanc de toute beauté qui prouve, une fois de plus, que les grands films japonais de cette décennie sont, probablement, ce qu'on peut voir de plus beau dans une salle obscure. Ainsi, le travail sur les cadrages en format scope décuple la beauté et l'efficacité des séquences de combat, lesquelles s'avèrent criantes de véracité. L'aspect spectaculaire ne découle jamais des chorégraphies (très réalistes) mais des choix de mise en scène magnifiant ces dernières.
Tantôt lent, tantôt très « cut », le découpage suit à la perfection le crescendo dramatique de l'action et la fatigue des combattants, tandis que certains effets de style, tels que le ralenti, sont utilisés avec parcimonie dans le but de souligner élégamment certains moments clés des affrontements.

sugata10

Bien qu'immédiatement tombé dans l'oubli, Sugata Sanshiro devint, paradoxalement, le modèle de nombreux films d'arts martiaux hong kongais produits durant les années suivantes. On peut même affirmer qu'il conditionna, en partie, les codes visuels du cinéma martial chinois : des œuvres telles que celles réalisées par Jimmy Wang Yu (The chinese boxer) ou le mythique La main de fer lui doivent énormément, il suffit de voir les attitudes, la gestuelle et l'aspect hirsute des « méchants » pour s'en convaincre. De même, ce genre essentiel du cinéma hong kongais qu'est la « kung fu comedy » ne doit-il pas énormément à la séquence nous montrant le maître Jigoro Kano (impérial Toshiro Mifune) se lancer dans une démonstration de judo en utilisant une jarre ?

Non content de s'imposer comme un modèle de cinéma martial, Sugata Sanshiro est empreint d'une véritable poésie rendant d'autant plus vibrant  l'humanisme de cette fresque en forme de quête initiatique vers la sagesse et le respect de son adversaire.
A ce titre, la longue et bouleversante conclusion du combat final, où le héros recueille ses deux adversaires (l'ayant défié à un duel à mort) dans une grotte afin de panser leur blessures, est une des plus belles séquences vue dans le cinéma de Kurosawa (pourtant très riche en morceaux de pure émotion !).  Il est amusant de constater que l'on retrouve la même idée dans Barberousse, le « film jumeau » (dixit Christophe Champclaux) de Sugata Sanshiro.

Cette grandeur d'âme contribue à faire de Sugata Sanshiro l'un des plus grands films martiaux de l'Histoire auprès de La légende du grand judo, La trente sixième chambre de shaolin et Il était une fois en Chine. Un monument de cinéma populaire qui mérite amplement d'être (re)découvert.

sugata5sugata6sugata2sugata8


Aurélien Gouriou

Disucter sur le forum